L'ÉTOILE DES ROIS
La piste s’arrêtait là. Les traces dans la neige étaient devenues impossibles à distinguer depuis un moment. Il suivait depuis les reflux d’essence, de fines traces d’énergie que laissaient les démons sur leur passage. Seule une poignée de conjurateurs en étaient capables.
Abandonner ne faisait pas partie de ses habitudes. Thalion avait mené la traque sur des lieux pour tous les exterminer. Depuis les événements de Caerdan, il avait pourchassé les derniers démons jusqu’aux Monts enneigés. Ce fichu Döppling continuait de lui échapper, leur manie de changer d’apparence rendait la tâche particulièrement difficile, surtout sur de telles distances.
Thalion leva la tête, ses longs cheveux châtains s’emmêlaient, mouillés sur son visage.
— Une tempête approche, fit-il à voix basse.
Bien qu’il n’y ait personne pour l’entendre, c’est une habitude que seuls les gens ayant vécu de longues périodes privées de contact humain peuvent comprendre. Un flocon vint se poser sur sa joue, il irradiait une faible lueur bleutée.
— Une tempête arcanique, ragea-t-il en s’essuyant le visage. Les reflux d’essence vont être dispersés par son passage.
Thalion redoutait que sa traque se termine ainsi. Ce n'était pas dans ses habitudes de ne pas aller jusqu'au bout des choses, la réputation ça s'entretient. Cependant , sa mission avait déjà été remplie à Caerdan, quelque chose d'autre l'avait amené ici.
Son rythme cardiaque s'acceléra et l’afflux d’énergie fit vibrer les inscriptions gravées sur son épée. Des symboles mystiques y étaient gravés. Ils étaient impossibles à retranscrire avec de simples mots, mais leurs formes étaient brutes et dures, leur apparence évoquait uniquement la violence.
Frickkk, Frickkk, fit un buisson proche.
Thalion pivota en une fraction de seconde, brandissant son épée runique en garde, prêt à fendre la première créature assez téméraire pour en sortir. Si c’était le Döppling, il serait pourfendu en deux avant de comprendre ce qu’il lui arrive. Tant pis pour le frisson de la traque, c’était mieux que de le perdre totalement.
Si c’était autre chose, et bien, la pauvre bête subirait probablement le même sort, dans le doute que ce fichu démon se soi encore changé en quelque chose de différent.
Frickk ! Bruissa le tas de broussailles. Puis, soudain, une masse noire, couverte de feuilles et de brindilles, surgit de la végétation.
Thalion baissa les yeux et découvrit la petite chose qui n’était de toute évidence pas le démon qu’il traquait depuis plusieurs jours. Finalement, il retint son coup.
— Grawrrr, fit-elle.
Que cela voulait-il bien dire ? Était-ce des salutations ? Un défi ? Thalion approcha sa main afin de retirer les feuilles de la bestiole qui en était recouverte.
— Grawrrrr ! Reprit l’animal inconnu.
— Doucement, répliqua Thalion. Tu vois bien que je ne te veux pas de mal, créature imbécile.
Avant de terminer sa phrase, il considéra sa main tenant son épée runique dont les inscriptions semblaient réclamer du sang. Il toisa avec réflexion la bestiole, puis rangea son épée.
— Grurrl ? interrogea-t-elle, visiblement de meilleure disposition.
D’un geste vif et précis, Thalion l’attrapa par la peau du cou et le souleva à la lumière du soleil. Il écarta l’amas de feuilles et de racines qui recouvrait la créature, révélant un petit animal semblable à un gros chat, dont deux longs crocs dépassaient de la gueule.
— Un Sabrelune ! s’exclama-t-il en regardant la petite créature patauger dans les airs. C’est bien la première fois que je vois l’une de ces créatures, elles sont habituellement très difficiles à observer, et au moins dix fois plus grosses…Que fais-tu ici toi ? Où est le reste de la portée ?
— Atchouuu ! le gratifia le gros chaton en guise de réponse.
Les réflexes surnaturels du maître conjurateur s’étaient révélés inutiles face à cet éternuement soudain. Thalion passa sa main gantée sur son visage pour se nettoyer. Lorsqu’il fixa à nouveau l’animal, une fine pellicule de neige était tombée du petit Sabrelune, dévoilant une robe d’un noir profond.
— Si je me souviens bien, il est expliqué dans La Thaumathériologie des Prédateurs que les Sabrelunes arborent une robe opale leur permettant de se fondre dans la neige... et les dissimulent même à la lueur de la lune. Leur véritable nom est d’ailleurs Sabre d’Argent de Lune. Toi en revanche, tu sembles être tombé dans un encrier. Tu as été abandonné par les tiens ?
En y réfléchissant, si ce n'avait pas été le cas, sa mère se serait déjà jetée sur lui.
— Je sais bien ce que l’on ressent. C’est notre prix à payer pour être différent.
La créature le gratifia d’un ronronnement affectif et plongea ses yeux vert émeraude dans ceux du maître conjurateur. Bien qu’il ne pût parler, le Sabrelune laissait ses émotions se déverser à travers son regard d’une éloquence troublante.
Thalion reposa finalement la jeune créature.
— L’abandon est cruel, mais ce sont les règles de la nature. Cette tempête se chargera de toi, peut-être t’évitera-t-elle une fin lente et douloureuse. Il est dit qu'être emporté par le froid est l’une des morts les plus douces.
Il se releva.
— De mon côté, je n’ai plus de temps à perdre, je dois faire vite avant de perdre sa trace, conclut-il avant de se remettre en route.
*
Thalion traçait son chemin dans la neige. La tempête faisait désormais rage. Avancer était devenu particulièrement ardue. Les bourrasques se faisaient de plus en plus fortes et le champ arcanique dispersait les reflux d’essence dans toutes les directions. Dans ce maelstrom, tous ses sens étaient réduits au silence par la fureur environnante. Son champ de vision était restreint par le brouillard, les odeurs virevoltaient dans les airs et le vent sifflait dans ses oreilles.
Au loin, un rugissement perça à travers la tempête. Thalion fit volteface et dégaina à nouveau son épée. Qui sait ce qui pouvait surgir à travers l’épais brouillard ? La région était peuplée de nombreuses bêtes sauvages qu’il valait mieux éviter. S’il était un guerrier talentueux et doué de dons surnaturels, il préférait s’éviter une rencontre avec un ours des forêts noires. Aussi appelés « Morgrizz », ces mastodontes pouvaient avoisiner les deux tonnes et, par cette saison, ils devaient avoir du mal à se mettre quelque chose sous la dent. Ce n’était bien sur sans compter les autres Sabrelunes, les Grands Cervidés, et bon nombre d’autres prédateurs de la région. Bien que certaines créatures ne soient pas agressives en temps normal, ces tempêtes arcaniques avaient tendance à complètement dérégler leur métabolisme.
Thalion se dirigea vers l’arbre le plus proche et se hâta de détacher son burin de sa ceinture. Il traça avec célérité et précision une rune dans l’écorce sans jamais quitter du regard l’obscurité de la tempête. Une menace se rapprochait et il le sentait. Si cette chose venait à surgir du brouillard, il lui faudrait être le premier à frapper.
La présence hostile était désormais toute proche, Thalion raffermit sa prise sur la garde de son épée en position d’attaque. « Grarww ? » : La petite boule de poil émergea à travers la neige. Thalion jura :
— Par les burnes de Morghal ! Ce n’est rien d’autre que cette maudite bestiole qui m’a suivie ! Décidément cette tempête a décidé de me rendre dingue. Allez, va-t’en, lui cracha-t-il. Tu me fais encore perdre mon temps.
« Un instant », s’accorda-t-il.
— Comment as-tu pu me suivre au beau milieu de cette tempête ? Même une boussole runique ne saurait indiquer le Nord.
Le maître conjurateur puisa dans les recoins de sa mémoire pour se souvenir de ses lectures de La Thaumathériologie des Prédateurs.
« L’imprégnation est une capacité unique parmi la faune du grand nord. S’ils ont, d’une manière ou d’une autre, été en contact avec leur proie, les Sabres d’Argent de Lune sont capables d’en retrouver la trace, quelle que soit la distance qui les en sépare. Cela surpasse tous les artefacts et tous les rituels runiques jamais conçus pour retrouver une cible. Ce phénomène transcende les sens, c’est un don hérité des anciennes bêtes primordiales. »
— Approche, lui lança-t-il. Tu pourrais m’être utile finalement.
Le gros chat lui lança un ronronnement jovial, mais alors qu’il s’apprêtait à le rejoindre, une énorme masse noire apparut derrière lui. Si vous n’avez jamais vu un Gharl, alors essayez de vous imaginer une bête avec un corps d’ours et une tête de chauve-souris au museau écrasé. Cette créature ne vole pas, mais elle se déplace sur ses membres inférieurs et peut réduire en un homme en bouillie d'un seul coup. Finalement, un ours n’aurait pas été si mal.
— Non ! s’écria Thalion.
Mais c’était trop tard. Alors que le jeune Sabrelune s’avançait vers lui, la bête frappait déjà, de son bras massif. C’était sans compter la maladresse du jeune félin qui trébucha, tandis que le coup s’écrasa dans la neige juste devant lui. Terrifié, il s’élança à toute vitesse, suivi de près par le colosse. Il se faufila dans des espaces restreints, tentant d’échapper à son agresseur.
Alors que le Gharl s'apprêtait à soulever une souche pour dénicher la petite bête terrorisée, Thalion surgit de l’épais brouillard pour s’attaquer au monstre. Son épée frappa, mais sans succès. La peau de la bête était si épaisse qu’il avait à peine réussi à l’égratigner. Le Gharl avait désormais conscience de sa présence et la conjurateur s’avérait une pièce beaucoup plus appétissante qu’un félin maigrichon. Ses bras, comparables à deux troncs d’arbres, s’abattirent alors sur l’homme, mais ce dernier avait déjà disparu. Il s’était fondu dans le vent, emportant avec lui le petit félin.
Folle de rage, la bête poussa un rugissement de fureur qui s’éleva au delà du vacarme de la tempête. Sa vision perçante scruta alors le brouillard environnant. Ses yeux vifs ne mirent pas longtemps avant de détecter ses deux proies, blotties l’une contre l’autre. D’un bond impressionnant pour sa taille, le Gharl tomba de toute sa masse sur ses proies, mais, comme un mirage qui s’évanouit, les deux silhouettes disparurent dans le vent. Cet artifice, bien connu des conjurateur, pouvait déjà s’annoncer périlleux dans de bonnes conditions, mais, sous une tempête de neige, cela relevait du miracle.
« Bien tenté, mais c'en est fini pour toi. »
— Dräy ! s’écria le conjurateur.
La rune inscrite dans l’écorce se consumma et l’arbre céda sous son propre poids. Il s’abattit avec fracas sur l’immense créature qui poussa un dernier rugissement étouffé avant d’être écrasé.
Le félin sauta des bras du conjurateur pour aller observer prudemment la dépouille. Après l’avoir brièvement reniflé, il sauta dessus et entreprit de grignoter l’énorme monstre. Ses petites canines acérées durent s’y prendre à plusieurs fois avant d’entamer la peau du Gharl.
— Eh bien, tu ne perds pas de temps toi. Tu devais être affamé.
Le jeune Sabrelune faisait fit de ses remarques, mordillant avec panache le monstre qui faisait plus de vingt fois sa taille.
Le maître conjurateur s’accorda un instant de répit en se laissant aller contre un arbre. L’énergie qu’il avait dû déployer pour faire apparaître l’illusion au milieu de la tempête était considérable. Il rabattit sa capuche sur sa tête et tenta de faire le vide en fermant les yeux, tandis que les bourrasques sifflaient dans ses oreilles. Au lieu de l’obscurité, il vit les rues de Caerdan et les corps entassés dans les rues.
Les Corrupteurs sont l’une des pires menaces qui subsistent en ce monde. Ces démons prennent racine dans une ville et pervertissent le cœur de ses habitants. Celui-là s’était si profondément ancré dans ces lieux, que la situation était devenue irréversible. La haine, les hallucinations et la paranoïa : ceux qui avaient le malheur d’être infectés sombraient peu à peu dans la folie. Même si le corps du Corrupteur est détruit, il peut refaire surface par le biais de ces êtres qu’il a possédés. Le gouverneur avait fait appel à ses services malgré ses tarifs prohibitifs, car tous ceux qu’il avait sollicités avant lui avaient refusé… ou n’étaient jamais revenus. Et c’était pour cela qu’on l’appelait, pour les boulots que personne d’autre ne voulait prendre.
Si le Corrupteur avait été la seule menace, cette mission aurait déjà été suffisamment pénible. Mais le mal attire le mal, et d’autres entités obscures avaient été attirées par l’aura funeste qui émanait de la ville. Le maître conjurateur avait vécu beaucoup de choses, mais cette dernière mission avait dépassé ce qu’un humain sain d’esprit pouvait encaisser. Qualifier cette mission de « purge » était une façon élégante d’éviter de la nommer pour ce qu’elle avait vraiment été : un massacre.
Que faisait-il dans les Monts enneigés, au milieu de la forêt pris dans une tempête arcanique ? Que cherchait-il réellement ?
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il vit la grosse boule de poil plantée devant lui et qui arborait un air satisfait. À ses pieds gisait un morceau de viande à moitié grignoté.
— C’est pour moi, c’est ça ?
Le jeune félin se lécha la patte en guise de réponse. Thalion remarqua qu’il boitait. Il avait dû se blesser en essayant d’échapper au Gharl.
— Et si c’était toi que je mangeais plutôt ? Un Sabrelune boiteux ne doit pas avoir beaucoup de chances de survie après tout, dit-il en le soulevant par la peau du cou.
Thalion sortit un couteau de son étui. La lame étincela, se réfléchissant dans les yeux du petit félin. Il plaça la lame devant la tête de l’animal.
— Si tu ne souhaites pas que je te mange, alors flaire un peu ceci. Cette lame m’a servi à embrocher le Döppling avant qu’il ne réussisse à s’échapper.
Il se passa alors quelque chose dans le regard du jeune Sabrelune, ses pupilles se dilatèrent un instant avant de retrouver une forme normale.
Grawl ! grogna-t-il en désignant une direction.
— Tu me seras peut-être utile finalement. Je te mangerai plus tard.
Après avoir rangé son couteau, il sortit de ses effets un morceau de tissu. Il le plia et le noua de manière à former une écharpe qu’il glissa sous son manteau, en bandoulière, afin d’y loger le petit félin.
— Et ne t’avise pas à me faire dessus, je te ferai rôtir à petit feu si c’était le cas.
Il empoigna le jeune félin.
— Mais !? Tu es une fille dis-moi.
— Gruuul !
Il la logea dans l’écharpe et la resserra. La petite bête lui indiqua à nouveau le chemin d’un grognement et l’homme s’engouffra dans la tempête, cette fois-ci maître de sa destination.
— Tu ne peux rester sans nom. Les noms sont porteurs d’un grand pouvoir, vois-tu. Les Runes, par exemple : elles prennent vie grâce aux noms des choses. Au fond, elles ne sont rien d’autre qu’une forme d’écriture comme une autre, et l’écriture renferme une puissance que bien peu soupçonnent…
Il marqua un temps d’arrêt, levant la tête vers le ciel.
— Que dirais-tu de « Cintra » ? C’est ainsi que l’on nomme l’Étoile des Rois, celle qui montre la voie à ceux qui sont perdus.
Cintra poussa un rugissement jovial, puis ils s’évanouirent tous deux, sous un rideau de neige.